
Les toits de Genève
L’histoire de Genève se découvre en levant les yeux, à hauteur de toits qui révèlent sa structure et racontent l’évolution de la ville.
En dépliant le plan Billon réalisé entre 1726 et 1728, on découvre Genève vue d’en haut avant même l’invention de la photographie aérienne. Chaque parcelle, chaque maison, chaque jardin y sont minutieusement dessinés, offrant une précieuse fenêtre sur la ville autrefois : une cité enfermée dans sa double enceinte fortifiée dont les toits forment déjà un paysage à part entière. En observant ses toits serrés les uns contre les autres, on découvre une ville qui, faute d’espace pour s’étendre, a appris à se construire en hauteur. Ces toits racontent aussi le lent passage d’une cité médiévale largement construite en bois, vulnérable aux flammes, à une ville de pierre.
La Maison Tavel, rescapée d’un grand incendie en 1334, en conserve aujourd’hui la mémoire. Elle abrite le célèbre Relief Magnin, remarquable maquette de Genève vers 1850, qui permet de lire la ville juste avant la démolition de ses fortifications portée par James Fazy, figure emblématique de la Genève moderne. Son nom sera même donné à tout un pan de l’urbanisation genevoise « la ceinture fazyste ». La transformation est radicale. La ville s’ouvre vers l’extérieur, respire et se transforme.
Durant un demi-siècle, la ville fortifiée cède progressivement la place à la Genève moderne, une cité ouverte en pleine expansion.
Les classes aisées s’installent et construisent de magnifiques édifices dont les fameux hôtels particuliers entre cour et jardin. Les quartiers ouvriers sont repoussés vers les périphéries. Les constructions se renouvèlent, marquées par des influences étrangères. Les constructions évoluent, les formes et les couleurs redessinent le paysage. L’ardoise aux teintes sombres se mêle et remplace l’argile des tuiles aux nuances de bruns orangés. Les bâtiments publics essèment la ville, cassant la rigueur d’un nuancier à deux couleurs.
Au XXe siècle, les toits s’aplatissent progressivement et les terrasses se multiplient. Les toits sont végétalisés, aménagés et réinvestis par les habitants.
Plus récemment, la ville reprend de la hauteur et les surélévations se succèdent, créant parfois la polémique. Les enseignes lumineuses des grandes marques horlogères suisses et établissements bancaires illuminent la ville dès la nuit tombée, alors que de drôles de mots encadrent la Plaine de Plainpalais. L’art vous regarde.
Vue de ses rues, Genève révèle ses monuments. Vue de ses toits, elle dévoile sa construction intime. Les siècles s’y lisent comme des strates : chaque pente, chaque terrasse, chaque surélévation témoigne des contraintes, des ambitions et des transformations qui ont façonné la vie.
Accrochée à son lac que les Genevois nomment affectueusement « le lac de Genève », la ville concentre l’histoire. Celle-ci ne s’y étend pas : elle s’y superpose.
Chaque toit porte une époque. Les observer devient alors une manière différente de lire la ville, de comprendre son évolution et saisir les permanences autant que les métamorphoses. Un livre en cours d'écriture en suivra les lignes.
À la mémoire de Michel Autard
